Paris le 23 avril 2006


Paris le 23 avril 2006

C’était un dimanche matin ensoleillé. J’étais encore allongé au lit, dans la chambre d’un petit hôtel du côté du boulevard Haussmann, où je m’étais réveillé avec comme résultat d’un rêve érotique, une érection plutôt honorable pour mon âge. Les moulins à vent de mes pensées recommençaient à tourner et The Morning Glory retomba irrésistiblement.

Je venais de lire l’édition du Süddeutschen Zeitung du 18 avril, (c’est peut-être le souvenir de cette lecture qui me fit perdre mon érection?) je l’avais depuis cinq jours (pas l’érection, le journal!) à cause d´articles que je voulais lire. Il gisait devant moi sur la couverture, j’y avais lu un article intitulé: «Attention, cette interview va changer votre vie». C’était une interview de Jeanne Moreau qui répondait aux questions d’Alexander Gorkow. Puis je m’étais rendormi et réveillé avec ravissement pour ce cher pénis qui pulsait généreusement. En général à mon âge, on n’est pas spécialement ravi par les raidissements corporels.

J’étais arrivé à Paris la veille, par le train Inter City Express venant de Stuttgart, et Jeanne Moreau que, jeune homme, j’avais admirée dans Ascenseur pour l´échafaud ou dans Querelle de Brest de Fassbinder, était toujours merveilleuse, si proche et pourtant si lointaine.

Durant mes voyages, je me suis senti parfois seul et livré à moi-même. Des gens dont j’aurais volontiers fait la connaissance ne me l’ont pas permis. Comme jeanne Moreau. Je lui avais écrit mais peut-être n’avait-elle jamais reçu ma lettre. Étais-je moi-même accessible? Non, même pas pour ma mère. J´ai longtemps été un garçon obstiné et sentimental. L´obstination m’est restée.

«Cela te fera de la peine quand je ne serai plus là!», m’avait dit un jour ma mère sur un ton de reproche quand, encore enfant, j’avais refusé sa douce étreinte parce que je m’étais senti auparavant injustement réprimandé. Fréquemment elle ajoutait, «pèse bien cela dans ton cœur». Ses mots et la mauvaise conscience, engendrent des échos qui résonnent encore(8) en moi aujourd’hui, alors qu’elle est morte depuis longtemps. Mais elle pouvait aussi afficher un ton peu sentimental comme:

«J’ai renoncé une fois pour toutes aux voyages dont j’ai rêvé et que je n’ai jamais entrepris pour les avoir trop longtemps remis au lendemain. Quitter en ma jeunesse mon pays natal rhénan et catholique avait une saveur de liberté, quand j’y suis revenue âgée, je me suis sentie comme un fantôme. Sur la terre, il n’y a rien qui ne change pas. N’oublie pas les raisons de ton départ, Peter, endure l’Australie, mon fils aimé, et approprie-toi ce beau et vaste pays!»

Elle me répondait ainsi sur un ton de maîtresse d’école, dans une lettre de 1964 pour l’Australie. Je lui avais demandé pourquoi elle avait quitté la Rhénanie et la Ruhr pour Hambourg, avant la deuxième guerre mondiale, comment elle y avait résisté sans revenir pendant des dizaines d´années, et quels conseils elle pouvait me donner pour mon mal du pays temporaire.

A ce moment-là en 1964, j’étais debout devant la fenêtre de ma chambre dans une tour à Melbourne, à la Marine Parade, la lettre de ma mère dans la main, surplombant du regard la Baie de Port Phillip, et ces trois mots  «mon fils aimé» se sont imprégnés en moi pour toujours.

Parfois notre mère parlait ainsi à tous ces enfants avec ce ton distancé. On aurait dit une mère lionne souveraine et pleine de sollicitude qui repoussait ses petits dansant autour de son nez d’un doux coup de patte pour leur montrer les limites à ne pas dépasser.

Elle n’était bien sûr pas toujours comme ça, comme dans cette lettre. Elle le faisait seulement quand elle s’y sentait obligée et j’étais toujours fasciné par ce ton, dans ses lettres ou quand elle me parlait. Contrairement à mes frères et sœurs qui préféraient plutôt sa sentimentalité maternelle, je la comprenais mieux quand elle était moins sentimentale. J’étais captivé par sa capacité absolue à intercéder pour quelque chose ou quelqu’un, pas seulement avec les mots mais aussi dans les faits, avec passion et pragmatisme sans jamais se départir de sa souveraineté. Ce ton calme, posé et sérieux qu’elle affichait parfois à mon égard, quand son amour semblait dissout dans l’impartialité, m’incitait à réfléchir sur mon propre comportement. Mon père, au contraire, éveillait en moi avec ses mots parfois grossiers, de la colère et de l´indignation irréfléchies. Comme il pouvait être aussi très (9)affectueux avec moi, il m’exposait de cette manière à une alternance d’impressions. Ainsi je sentais au fond de mon jeune cœur que leur amour pour moi ne prendrait fin qu’à leur mort. Surtout ma mère qui se serait, comme on dit, mise en quatre pour moi, ce qu’elle fit d´ailleurs aussi plus tard.

En quittant ma ville natale pour l´Australie, en 1963 à vingt-trois ans, j’imaginais naïvement mon futur et je me voyais déjà effectuant un retour triomphal. Mais, à la différence de ma mère, je n’ai résisté que quelques années à «l´étranger» et je suis vite rentré. J’aurais dû suivre son exemple. Même si, pour ce qui est de l’éloignement et de la langue, la comparaison ne tient guère, c’est le principe de la force de son endurance consciente qui me manquait. En Australie aussi, elle aurait été à la hauteur.

Avec mon retour précoce en 1967 je me suis privé de nombreuses possibilités qui s’offraient à moi en Australie. Même pour ces occasions perdues ma mère avait toujours la bonne réplique: «Cela servira peut-être quand-même à quelque chose!»

Depuis que moi aussi j’ai découvert les vertus de la ténacité, je ne pars que quand cela me semble sage pour mon bien-être intérieur et je ne reviens pas aussi vite dès que tout ne se plie pas à mes désirs. Une attitude qui, depuis, vaut pour de nombreux aspects de ma vie, bien que cela me soit souvent difficile.

Luise Rinser a écrit «Pars, si tu peux». C’est ce que je me dis aujourd’hui, mais seulement quand absolument rien, avec ou en moi, ne peut plus évoluer.

Mon départ pour l’Australie en 1963 fut tempétueux et voluptueux, comme cet «Amour au premier regard» qui s’était profondément enraciné en moi en l’espace d’un an. Mais il n’était pas réciproque et je n’ai cessé de le chercher. J’ai poursuivi cette recherche partout où je suis allé et elle a été un handicap pour mon évolution car je n’étais pas assez attentif aux personnes qui avaient de l’affection pour moi, j’étais trop occupé à chercher mon idéal. Et cet idéal devait ressembler autant que faire se peut à mon «Amour au premier regard» inaccompli. À l’époque je ne savais pas encore qu’il n´y a pas d´amour idéal.

(10)

Les lignes des pages qui suivent seront peut-être pour moi une révélation, maintenant que ma jeunesse tempétueuse, la fièvre de ses chauds espoirs impossibles et ses déceptions inévitables sont passées. En vieillissant, la conscience lumineuse -comme après une promenade dans le mauvais temps qui m’aurait affermi- de développer les vertus de la patience, d’attendre le moment opportun  plutôt que la permission avant de faire un pas décisif, s’insinue toujours plus en moi.

Ce courage d’accepter l’étranger en moi, de m’en faire un ami, de l’apprécier et de le reconnaître, (Connais-toi toi-même) c’est ce que je voudrais réussir, ne pas baisser les bras avant d’avoir tout tenté, car je ne peux accepter avec humour mon fardeau et mes faiblesses.

J’avais vu Paris pour la première fois en 1972, j’avais alors vagabondé dans ses rues avec un vieux copain d’école, c’était au printemps comme aujourd’hui en 2006. On découvrait encore à cette époque des coins suggestifs, comme sur les photos de Lothar-Günter Buchheim reproduites dans son Album  Mein Paris (Edition Piper) que je feuillette aujourd’hui encore en rêvant.

En 1972, nous avons trébuché à moitié saouls dans un bar mal-famé mais charmant, où nous avaient attirés les sons martelés d’un piano électrique. Quelques jours plus tard, sur le chemin du retour, nous avons décidé de manger français comme des gourmets dans un bon restaurant de banlieue ainsi que  nous nous l’étions imaginé, enfants de l’après-guerre, maintenant âgés de trente ans. Nous connaissions peu de mots en français et nous avons commandé en baragouinant deux apéritifs avec plusieurs hors-d’œuvres avant le menu, car nous pensions que tout ce qui était écrit sur la carte sous le mot «Entrées» était compris dans le prix du  menu.

A l’époque, grâce à notre travail de monteurs sur les chantiers, mon ami Klaus et moi, on était en pleine forme et presque toujours de bonne humeur, on rigolait beaucoup avec notre chef, un homme âgé et talentueux qui avait alors mon âge actuel. Nous ne savions pas grand-chose. Lui, si.

Après le fromage et le dessert, nous avons vidé quatre bouteilles de vin rouge et nous nous sentions  gavés comme des oies, on avait d’ailleurs aussi mangé du foie gras. Au moment de lire l’addition, en riant, nous nous sommes aperçus que l’argent qui nous restait (11)suffisait à peine pour arriver jusqu’à Hamburg. Il n’y avait pas encore de cartes de crédit. Cela ne nous démoralisa pas pour autant et nous avons quitté le parking du restaurant en chantant «Milord!» en allemand. Peu après nous avons pris un chemin de terre toujours en chantant et puis nous nous sommes endormis, ivres, sur l’herbe au bord d’un champ parmi les fleurs de printemps.

Depuis le temps, bien sûr Paris a changé. En 1972, je pouvais encore voir le Paris de Buchheim comme il l’avait immortalisé dans ses images.

Après 1972, j’ai contourné cette ville plusieurs fois, en voiture, seul ou accompagné, alors que je me dirigeais par agrément ou pour le travail plus loin vers le sud. J’ai dû toutefois attendre vingt ans et d’avoir la cinquantaine avant que l’occasion ne se présente à nouveau d’y entrer. C’était en novembre 1992. Mélancolique et ivre de joie j’ai marché sous la pluie, comme un loup des steppes dans un Paris gris. Chez moi, j´avais lu «La valse des adieux» de louis Aragon et je me sentais un peu comme ce vieil homme, vagabondant la nuit dans Paris. Les sensations mystiques que nous nourrissions vingt ans plus tôt avec mon ami Klaus appartenaient bel et bien au passé. Je me disposais donc à un nouveau Paris, avec moins de secrets. Je repérais pourtant encore quelque traces du Paris de Buchheim.

Par la suite, je suis encore passé à proximité le plus souvent en allant vers le sud pour des raisons professionnelles. Mais ce n’est que sept ans plus tard, en décembre 1999, que je fus à nouveau attiré par cette ville, un Paris moderne, à l’occasion des festivités du nouveau millénaire, à nouveau avec mon ami Klaus, avec qui entre-temps j’avais pris une maison à la campagne dans le Schleswig-Holstein.

Ensuite sept années passèrent encore, jusqu’au soir du 22 avril 2006, quand j’arrivai seul de Stuttgart et je revis «mon» Paris. Un taxi m’emmena directement de la Gare de l’Est à l’hôtel, bien qu’il fît encore jour et que ce fût un samedi soir animé, j’allai directement dans ma chambre, me blottir au lit comme un bienheureux, je m´endormis rapidement et je rêvai au Paris des années soixante-dix.

(12)

Je m’étais réveillé après une longue nuit réparatrice, en me frottant les yeux, et j’essayais, comme je l’ai dit au début, d’arrêter les moulins à vent de mes pensées. C’était bien qu’on soit dimanche, j’aime les dimanches à Paris. Je repoussai la couverture, les pages du journal volèrent sur le tapis. Je me redressai et restai longtemps assis au bord du lit, les pieds nus sur le journal à regarder la fenêtre. J’allumai la radio.

«Avril à Paris» la voix d’Ella Fitzgerald retentit et sa mélodie me suivit sous la douche tout comme cette compagne de voyage tenace, cette aspiration inassouvie à «l’Amour au premier regard» dont j’ai déjà parlé. J’étais, malgré mon âge, encore revenu avec cette recherche naïve dans la ville de l’Amour*.  «Non, je ne regrette rien…»succèda à Ella, et je chantai avec Edith Piaf pendant que l’eau de la douche crépitait sur moi.

Pendant que je m’essuyais Charles Trenet chanta Ménilmontant que je fredonnai. Je la connaissais à cause du CD Paris, Mon Paris, que je m’écoutais parfois dans la cuisine en préparant à manger. Je cuisinais presque toujours en musique et avec un, deux ou plusieurs verres de vin.

Ce dimanche d’avril 2006 à Paris, ce petit voyage, entrepris seulement pour me changer les idées, vira à l’aventure. J’avais rapidement déjeuné à l’hôtel, comme je le faisais habituellement chez moi avec café et croissant, et j’étais sorti rassasié dans ce quartier clair, soigné et endimanché de la ville. Je n’avais pas l’intention de visiter les innombrables curiosités, mais tout simplement de flâner sans but sur les rives de la Seine, jusqu’au moment où le rétrécissement de mon artère coronaire -dont je me moque malgré les angoisses affolantes qu’il me suscite- me poussa à chercher un banc: le célèbre syndrome du  «lèche-vitrine»**.

Ce problème ne m’avait cependant pas donné envie de m’asseoir dans un fauteuil à la table d’un café au milieu des Parisiens et des nombreux touristes visiblement si familiers et sereins.

*En italique dans le texte. Expression datant de la “belle époque” où Paris était mondialement célèbre pour la liberté de ses mœurs, le Moulin rouge, Montmartre, la vie d´artiste…

**Le terme allemand Shaufenstersyndrom indique que le lèche-vitrine est un symptôme cette maladie.

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Comme toujours je pensais encore ne pas être des leurs, je me sentais différent, seul au fond. Je voulais peut-être faire partie d’une communauté plus grande. Appartenir aux bipèdes, à l’égal de Schopenhauer quand il nommait avec vanité ses semblables comme s’il n´en avait pas fait partie. L’homme est un animal grégaire. Je me refusais peut-être. Mais c’est ridicule de vouloir se refuser quand on n’est même pas désiré. Quel idiotie de se faire précieux quand en réalité personne ne souhaite vous connaître! Tout être humain ressent peut-être cela à un moment donné.

Le rire jaillit bruyamment de ma gorge et de mes lèvres, les passants me regardèrent avec surprise ou indulgence. J’avais pensé à Katharine Hepburn et je m’étais comparé à elle dans le Film Vacances à Venise de 1955. Elle y incarnait une Américaine qui réalise finalement son rêve de vacances à Venise et se sent seule jusqu’à ce qu’elle fasse la connaissance de Roberto joué par Rossano Brazzi. J’avais vu ce film au cinéma à l’âge de seize ans et à l’époque déjà, j’avais identifié mon destin à celui de la solitaire Jane Hudson. Quelque chose de ma sentimentalité d’alors était resté vivant en moi.

J’aimais ces restes de sentimentalité et mon aptitude à rire de moi-même. Cela pourrait bien servir quand-même à quelque chose pour un allemand sentimental de soixante-quatre ans à Paris. Et sans un butz*, comme Schopenhauer appelait tous ses caniches! Je n’ai jamais eu de chien à moi, tout au plus occasionnellement celui d’amis partis en vacances. J’ai toujours voulu m’éviter les corvées régulières.

Mon père, dont j’ai hérité la sentimentalité et l’aversion pour les corvées régulières, avait lui aussi autrefois vagabondé dans Paris. Hélas, la deuxième guerre mondiale y faisait rage. Il put cependant encore y découvrir le Paris de Lothar-Günther Buchheim, en défilant avec la Wehrmacht dans les rues désolées. Tout comme moi, il avait rêvé des antipodes et d’un monde lointain, ayant été marin il avait lui, satisfait ses aspirations. Mais qu’en était-il donc de ses rêves érotiques dans ce Paris occupé?  Il ne m’a  jamais vraiment parlé de cette période.

Moi, mes rêves érotiques, je les ai exaucés en Australie**, c’est là que j’ai dilapidé et gaspillé ma jeunesse avec une  insouciance magistrale.

* sorte de lutin

** Down Under

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Über Peter A. Bruns

I am editor, autor, publisher of edition august-verlag. I am also working on the industrial construction side insulation. But my main interest is the publication of books. That sounds real, and is real, at my age, born in 1942, being a fool to blog.
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